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 En cheminant vers la lumière : article de Martine Morillon-Carreau publié dans Poésie/première n° 60

avec Alain DUAULT et Monique W. LABIDOIRE

DANS LE JARDIN OBSCUR, libre conversation sur la poésie

(Le Passeur, 2014,  143 pages, 15 €)

Les deux poètes qui se livrent, « dans le jardin obscur » de la création, à leur passionnant, propédeutique, éclairant dialogue sur la poésie, ont chacun à leur actif une longue et fructueuse pratique de l’écriture – « ce moteur qui nous permet de ne pas rester assis à la table de nos certitudes », comme Alain Duault qualifie si pertinemment cette activité. Quant à Monique W. Labidoire, n’est-elle pas entrée en poésie sous les auspices de celui qui, dans son Art poétique, voulait « essayer / d’être la question / qui s’accepte indemne de réponse » – Eugène Guillevic, pour ne pas le nommer ? C’est d’ailleurs l’auteur de Terraqué qui avait, en 1967, préfacé son troisième livre, Saisir la fête…, titre à elle inspiré par deux vers de son père en écriture. Très impliquée dans la diffusion de la poésie, elle anime à présent plusieurs associations, forums, revues, avec une œuvre riche d’une vingtaine de recueils ainsi que de plusieurs essais. Alain Duault pour sa part, lauréat – dans l’ordre chronologique – du Grand Prix de l’Académie française, du Prix Omar Khayyam et du Prix Mallarmé, a écrit près de vingt-cinq titres de poésie, sans compter trois romans ainsi que des livres-disques et une quinzaine d’ouvrages consacrés à la musique. Bien connu, entre autres, des auditeurs de Radio Classique, le poète Alain Duault est aussi, on le sait, un musicologue largement apprécié, tant sur les ondes qu’à la télévision et dans la presse comme au cinéma. 

Ici, au fil d’une « libre conversation » issue de leur longue connivence amicale et littéraire, mais également judicieusement nourrie de plusieurs poèmes de l’un et de l’autre, qui, en voix alternées, accompagnent / illustrent les propos plus théoriques des deux auteurs, Alain Duault et Monique Labidoire nous entraînent à leur suite en lisant en écrivant – au cœur du mystère, de la magie de la création, « face cachée », « jardin obscur », dans une recherche à la fois commune et personnelle de la poésie.

Cet objet toujours aussi excitant, fascinant, fuyant ! Parce que toujours, et de plus en plus, éminemment protéiforme ! En particulier, oui, dans ce monde éclaté, en une époque de doute généralisé, les nôtres, de longtemps déjà soumis (en lien avec la perte des repères comme des valeurs communément admises pour telles) à une esthétique – parfois néanmoins fort intéressante – du fragment, de la déconstruction voire de l’atomisation de la parole. Époque pourtant trop souvent comme « en exil du centre, vers l’ailleurs où le langage muet et la parole défaite ruinent le sourire… », selon la belle formule de Monique Labidoire, quand Alain Duault nous le rappelle avec une tranquille simplicité : « La poésie n’est pas la même pour tous et pour chacun ».

Et cependant ne nous sentons-nous pas, tous, plus ou moins condamnés à tourner autour de la poésie comme des insectes autour d’une lampe ? C’est qu’il est tout à fait  impossible à un poète (qui ne produit pas ses poèmes comme un pommier ses pommes) de ne pas essayer de s’en approcher ! Eh bien poésie donc, cet « art d’un instant privilégié qui est saisi au vol », comme le dit si bien Monique Labidoire, qui, « dans les mers et les amers du poème », non sans risque par conséquent, « tente d’apprivoiser le sens de la lumière ». Nulle certitude au demeurant chez elle, quant à une éventuelle irrévocable définition de la poésie ! Tant « il est difficile de répondre ». Car, même si, dans sa fulgurante épiphanie, le poème « est souvent une révélation », même si, en particulier, il « nous  révèle des choses que nous ne savons pas sur nous » et devient capable d’ « héberger le monde », s’adressant peut-être autant à elle-même qu’à son interlocuteur – et, par-delà, à nous tous, lecteurs qui les accompagnons dans leur méditation – la poète le constate en fin de compte, très simplement : « Tu écoutes désormais ton propre silence ».

  Certes. Mais un silence ô combien hanté ! Oui. Par la beauté. Dans tout son dynamisme, « cette lente violente déchirure du ciel qui fait croire à l’ailleurs », selon la lumineuse formule d’Alain Duault, plus proche ici, me semble-t-il, de la « beauté convulsive » chère à André Breton que d’une antique et statique conception parnassienne.

Car cette grande et récurrente question – la beauté –  dont Baudelaire, dans une tentative désespérée d’impossible prosopopée interrogeait ainsi déjà l’allégorie : « Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l’abîme ? » avant de conclure : « Que tu viennes du ciel ou de l’enfer, qu’importe / Ô Beauté ! Monstre énorme, effrayant, ingénu…», cette beauté donc, passionnément recherchée, mortellement aimée jusque dans les multiples avatars du Bizarre, le plus inquiétant, le plus terrible, ou beauté-harmonie d’un dire poétique laudatif et pacifié, voire beauté convulsive surréaliste, qu’en est-il à présent ? Après les guerres, les massacres de masse en tout genre perpétrés au long des cent dernières années, ne s’avère-t-elle pas, pour la majorité des créateurs contemporains, et pas seulement poètes, concept largement problématique ? Beauté – Alain Duault le rappelle – « qui n’existe pas en soi […] mais dans sa relation à un sujet »  et serait finalement en réalité (formule si profonde, si juste) « ce qui retient le temps dans la forme, contre la pourriture, contre la corruption ».

Et quant à la quête d’une beauté poétique ?… Comment donc en effet continuer à écrire de la poésie, à espérer créer de la beauté dans et par le poème – après Auschwitz ? Est-ce possible ? En avons-nous même le droit ? Alors, « Le rien n’est vrai que le beau de Musset s’effondre », reconnaît Alain Duault. Même si Adorno est revenu par la suite, pour en nuancer le sens et la portée, sur l’absolu de son anathème, celui-ci a longuement, douloureusement interpellé nombre d’écrivains d’après-guerre. En tout cas, comment ne pas l’admettre, l’écriture en général, celle surtout peut-être de la poésie (cette louange immédiate de la beauté du monde, du seul fait d’être au monde – et spontanée comme un chant d’oiseau !) ne saurait se pratiquer de la même innocente manière depuis Auschwitz.

Que peut-elle donc finalement en effet, la poésie, quelle qu’en soit la beauté, lorsque, comme le dit Monique Labidoire, « les barbares servent la soupe », lorsque, dans « le poème incarcéré de conscience », sa propre mémoire familiale s’écrit / se crie, impossible, insupportable et sans pathos « mémoire d’absence » de son « père assassiné dans les camps de la mort » (comment évidemment ne pas penser alors, en écho, à W ou le souvenir d’enfance de Pérec ? ), lorsque le poème du musicologue Alain Duault se fait quant à lui requiem pour rendre compte de l’horreur, la peur, la mort : « La guerre c’est moi les terres brûlées les cris les bombes » ? Question cruciale, qui, basse obstinée, résonne sans fin entre les mots et les silences des deux poètes – cruciale question de vie et de mort ! Si, en se / nous demandant, non sans angoisse : « Comment pouvons-nous agir contre le mal ? », Monique Labidoire reste sceptique, voire pessimiste quant au rôle de la poésie comme remède vraiment efficient contre ce mal, elle continue « dans la liberté des mots », par une sorte de réflexe  vital, à « regarde[r] le monde », à en « tente[r] d’apprivoiser la lumière » pour saisir au vol, dans leur « ressenti vivace » les instants privilégiés de l’existence.  Et de nous confier que c’est bien, seule, la lecture de poèmes, qui lui a permis lorsqu’elle s’est rendue à Auschwitz, de ressentir « l’inexprimable enfin exprimé ». Car, comme nous le dit Alain Duault,  l’essentiel est – à travers une poésie « ligne de colère » et  « les mots au poing » – de « ne pas se taire au milieu des massacres » afin de « reprendre le chemin ». Et la beauté, qui, lyriquement, demeure néanmoins « comme un chant bleu d’amertume hallucinée »,  ne saurait être pour lui complaisante ni mièvre afféterie, pas plus évidemment que pure quête formelle, quelque rigoureuse qu’elle puisse être, mais bien, fille de cette fêlure mélancolique existentiellement inhérente à la nature humaine, un efficace et ardent levier pour l’action : « expression de notre blessure originaire en même temps que volonté de répondre au vide du monde ». Même si, pour Alain Duault, « Reste à la fin quoi un porche de gaze une odeur de thé rien »…

Alors, la poésie ? « À la fois expérience de langue et expérience humaine », il le rappelle clairement aux tenants d’une poésie trop formaliste – désincarnée – comme à ceux d’une poésie qui, en donnant l’exclusive au sentiment, à la spontanéité d’une prétendue libre inspiration, oublieraient l’indispensable travail, la réflexion sur la langue. Poésie forme-fond, bien sûr et, il y insiste, tout projet uniquement formel ne serait qu’exercice vain. En témoigne sa citation du peintre Mark Rothko avant son suicide: « Le seul sujet qui vaille la peine est le tragique et l’éternel ». Infiniment personnellement périlleux, sans aucun doute, pour Alain Duault, ce grand jeu existentiel de la poésie : « une / douve où se noyer » !

Exercice en tout cas d’humilité, voire de sagesse – et très socratique me semble-t-il, quand je lis ce modeste aveu de Monique Labidoire : « Maintenant, tu es là. Tu attends. Tu ne sais toujours pas. » Parce que oui, libre, infiniment, comme le rappelle Alain Duault, « la poésie ne répond pas quand on l’appelle mais questionne toujours ce qui apparaît »… Car, au mieux bien sûr, ne saurons-nous finalement qu’une chose c’est que nous ne savons rien ! Alain Duault nous y exhorte et nous en avertit : « N’hésite pas à poser / Tes questions […] la poésie n’est pas là pour répondre »…

Mais le livre pourtant ne laisse nullement son lecteur sur un goût amer ou désenchanté. Plutôt sur une leçon de courage et d’amour passionné – de la vie comme de la poésie.

Au cœur de leur lucidité sans concession, les deux auteurs nous proposent bien, en effet, un cheminement vers la lumière. Une réconciliation. Contrairement, nous dit Alain Duault,  au mot de Heidegger, la poésie n’est pas « un chemin qui ne mène nulle part » : elle reste « du côté du dévoilement », ce que les Grecs nommaient ἀλήθεια, qui veut aussi dire vérité. La poésie et la beauté, qui doit « donner du sens », vont de pair. Et de citer René Char : « Dans nos ténèbres, il n’y a pas une place pour la beauté. Toute la place est pour la beauté ». Quant à Monique Labidoire, pour qui, « même quand le poème creuse les immondices, les guerres, les charniers », poésie et beauté demeurent également indissociables, elle fait du dévoilement de l’espace intime « dit au plus près » et dans les choses les plus simples (« les bougies d’un gâteau d’anniversaire », des « rôties préparées pour un roman anglais au goût de marmelade d’oranges »), « une des forces du poème ». Parce que l’expérience quotidienne, ainsi évoquée, presque prosaïquement, permet de communiquer plus aisément, comme de plain-pied, avec un lecteur appelé au partage familier du poème. En aucun cas, pour les deux auteurs, la poésie ne saurait se satisfaire d’une danse devant le miroir, mais, communication d’une expérience singulière, de vie et de langue, celle du poète, offerte à des lecteurs aussi nombreux que possible, elle constitue au contraire, comme le dit Alain Duault, un « lien entre des expériences multiples […] qui se répercutent à l’infini ».  Aux poètes, en ces temps de détresse, de « renouer les fils, rabouter les câbles, tout ce qui éclaire l’intérieur de nous-mêmes ». Grandeur et, oui, disons-le, bonheur, de l’Homme en général, du Poète en particulier, que d’essayer de « reconstituer de l’harmonie […] suturer la plaie symbolique […] cette blessure irrémédiable d’où nous venons » !

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 En cheminant vers la lumière : article de Martine Morillon-Carreau publié dans Poésie/première n° 60


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