« Ouvrir
le jour comme un fruit »
Emmanuel
Hiriart : Les prairies d'Altamira (Éditinter, 2008, 12 €)
(par Martine
Morillon-Carreau, Revue
7 à
dire n° 36)
"
Saluons le règne de la joie " s'exclame le poète dans Les prairies
d'Altamira, son dixième livre. Une joie qui ne saurait procéder d'un quelconque
ailleurs, mais naît du seul regard attentif à l'ici : une " montagne dans la brume ", un torrent, "
deux papillons blancs ", un " craquement de branche ". Pour E.
Hiriart, il s'agit de " trac[er] nos poèmes comme un cercle sur la terre
". Pourtant, au cœur de cet ici revendiqué comme espace privilégié du
poème, affleure bien le cercle magique d'un ailleurs poétique : les objets de
la nature patiemment explorée, révèlent, sous la tendresse amusée du regard,
l'essence mythique de personnages animés : " un vieux pin demi-nu "
est " assis sur un rocher ", " des bouleaux échevelés /
racontent leurs légendes " et les pierres mêmes ressentent joie ou "
tendresse émue " Le
temps, quant à lui, se met à nous jouer quelques tours de magicien lorsqu'E.
Hiriart (res)suscite sous nos yeux " la scène primitive " ! Une
formule en manière de clin d'œil psychanalytique, mais si profondément
signifiante en sa jubilatoire polysémie, puisque cette scène (de théâtre) -
fondatrice - nous ramène au moment
précis où nos premiers parents, qui nous ressemblent déjà... comme frère et
sœur - " Lui " et " Elle " - parlant d'amour, l'inventent,
en même temps qu'ils inventent la beauté, dans et par la pratique artistique et
l'interrogation esthétique qui l'accompagne. Ainsi assistons-nous à la
naissance de la poésie, de la musique et bien sûr, Altamira oblige, de ce que
leurs lointains descendants appelleront peintures rupestres, plus tard, bien
plus tard (quoique !... Tant ces vieux parents nous semblent d'une fraîche et
juvénile proximité). Tout un
programme en réalité pour l'écriture du livre lui-même, où, en particulier, les
beaux poèmes en forme de discours adressés à une femme aimée, marient
volontiers parole amoureuse et méditation sur l'écriture poétique. Mais,
on le sait, et même lorsque " le soleil affleure sous la persienne des
mots ", nul paradis terrestre sans serpent ! Comment pourrait-on donc
vivre et surtout tenter d'aimer, sans trouble, ni souci, ni culpabilité, dans
la joie sans mélange à laquelle nous exhortait pourtant le poète ? Car E.
Hiriart le sait bien, qui nous confronte aussi, se confronte, à " ce très
peu qui nous reste / La simple diablerie d'aimer / dans le temps désenchanté
", quand " à la vérité il n'y a rien / pas même le vide " !
(Martine Morillon-Carreau,
Revue
7 à
dire n° 36)

|