La poésie selon Monique W. LABIDOIRE : « MONTRER PRÉSENCE AU CHAOS » (article de Martine
Morillon-Carreau, Poésie/première 70)
« Mais je le comprendrais mieux encore / ce brin d’herbe si je le
partageais » : c’est dans Saisir la fête, troisième livre de Monique Labidoire, paru en 1967 chez Guy
Chambelland, qu’on peut lire les deux vers où se trouve formulée cette délicate
et profonde notation. Pour celle qui a participé à tant de revues, consacré
tant de notes de lecture, d’articles, ainsi qu’un essai, à la poésie des
autres, animé tant d’ateliers de poésie, présenté avec compétence, empathie et
générosité – au Mercredi du Poète – tant de poètes, célèbres mais aussi moins,
voire peu connus, le partage et l’amitié ont en effet toujours beaucoup compté,
en particulier lorsque la connivence poétique vient renforcer ce sentiment
chaleureux. C’est d’ailleurs, d’emblée, sous ces auspices de l’amitié poétique,
celle de Guillevic rencontré en 1962, que la jeune poète – née l’année de la
publication de Terraqué – va grandir en poésie et peu à peu forger sa
propre personnalité poétique. Mais cette évolution de son écriture ne l’empêche pas de toujours
considérer Guillevic comme son « maître en poésie », lui qui
avait préfacé Saisir la fête, titre faisant d’ailleurs écho et hommage à
deux vers du grand poète de Carnac, pour qui « La poésie est le seul
moyen d’aborder par les mots, quand on sait le faire, le son intérieur de tout
réel ». On ne saurait mieux dire que proclamer ainsi essentielle,
irremplaçable, la poésie aux mots justement choisis et agencés – mais qui ne
doivent jamais être ornements vides et, dont le chant (si chant il y a), doit
être celui même du monde, de son intime profondeur et complexité – « le
respir et l’inspir de l’univers », selon la belle formule de Monique
Labidoire dans son essai paru en 2006 chez Éditinter, S’aventurer avec
Guillevic... Une conception poétique, depuis le départ donc, en totale connivence avec
la sensibilité de Monique Labidoire, qui, dans le numéro 7 de 7 à dire, la
revue de Jean-Marie Gilory, dénonce en 2003 le « péril » de
s’adonner exclusivement à la recherche formelle, à ne faire que « creuser
la matière ». Car, nous dit ici la poète, pour que « le poème
vi[ve] son rythme élémentaire », il faut savoir « écouter
le monde » ; et aussi « crier avec lui », afin
de « montrer présence au chaos ». Magnifique
formule ! Et ces mots combatifs et fiers, où se percevaient, tout à la fois
lucidité existentielle, volonté d’engagement et ferveur, dans la force vitale d’une
écriture par ailleurs très maîtrisée, m’ont immédiatement touchée.
L’œuvre, à présent considérable de Monique
Labidoire, s’affirme ainsi d’abord comme constamment enracinée dans la réalité.
Depuis Solitudes,
son premier recueil, paru en 1961, alors qu’elle n’avait pas vingt ans, Monique
Labidoire a tissé une œuvre considérable et variée, qui compte maintenant près
d’une trentaine de titres – de la poésie surtout. Citons, entre autres, Natures illimitées (Le milieu du jour, 1995), avec une postface de Guillevic, Triptyque à la Bartavelle en 1997, Jardin dans la Presqu’île
aux éditions Alain Benoît, en 2001, Soudaines sources,
aux éditions de Jean-Marie Gilory, Sac à mots, en 2006, L’intimité du poème, toujours chez Sac à mots, en 2014, avec une
préface de l’ami et complice en poésie, Alain Duault... Et, ce qui n’étonnera guère de la part de
cette poète du partage, il peut s’agir parfois d’une poésie à deux voix, comme Épeler le monde (La Pierre faillée, 2004),
« récit-poème » avec André
Labidoire, son mari, ou Dans le jardin obscur
(Le Passeur, 2014) avec Alain Duault, une « libre conversation sur la poésie »,
où les deux poètes amis font alterner, dans un dialogue en forme de
questions-réponses, textes de réflexion et poèmes. Monique Labidoire a aussi écrit de la poésie
dite pour enfants, comme l’âne et la myrtille
(La Bartavelle, 1999) ou inspirée par l’enfance, comme D’une lune à l’autre (éditions Alcyone, 2017), livre de méditation
poétique, adressé à son plus jeune petit-fils franco-japonais, Théo-Issey. Mais elle est également l’auteure d’un
passionnant essai, S’aventurer avec Guillevic
et neuf poètes contemporains (Éditinter 2006) ; et d’un émouvant récit autobiographique,
Une enfance et un peu plus (Éditinter 2010). Car, en la
confrontant très vite aux tragédies de l’Histoire – cette Histoire « avec
sa grande hache » – comme la désignait Georges Perec en son terrible
jeu de mots, les premières années de Monique Labidoire nécessitaient bien
mémoire et récit ! Née en effet à
Paris, pendant la seconde guerre mondiale, de parents hongrois réfugiés en
France, où ils avaient espéré fuir les horreurs du nazisme, Monique Labidoire
s’appelait alors Monique Welger – nom dont témoigne, en son patronyme d’auteure
et simple initiale, un discret W : Monique W. Labidoire. Une initiale,
telle une trace d’origine et dont la mémoire préservée est hommage à son père,
disparu – assassiné – dans les camps de la mort. Elle évoquera avec pudeur
cette période de sa petite enfance – où elle est contrainte de fuir, se cacher,
pour échapper à la barbarie nazie – en particulier dans son émouvant récit, Une
enfance et un peu plus. Mais l’ombre maudite d’Auschwitz hante aussi sa
poésie, explicitement comme, par exemple, dans Mémoire d’absence (Éditinter,
2010), avec le terrible leitmotiv « Après les camps… » ou, en
récurrent filigrane d’une poésie aux accents bien souvent saturniens,
infiniment sensible au tragique de tant de destins humains.
Dans Requiem
pour les mots (Éditinter, 2009), elle prend ainsi en charge ― en les
nommant ― les malheurs qui ont jusqu’à maintenant accablé l’humanité, quand
elle évoque ces « mots saignants qui n’ont rien d’autre à faire
que déchirer toutes les pages du livre » : « Misère Exil
Épidémie Tsunami Génocide Famine Exploitation Esclavage Pauvreté »,
l’énumération transformant ici la simple énonciation en dénonciation véritable. La composante
saturnienne de l’œuvre peut aussi s’exprimer en courtes et fortes formules
gnomiques comme avec, dans le premier volet de Triptyque, ces quatre
chutes d’une suite de quatre poèmes au ton inspiré, où un même rythme et une
même simple structure grammaticale martèle la constatation mélancolique :
« Tout est fragment », « Tout est secret »,
« Tout est oubli », « Tout est mémoire ». Tandis
que dans le deuxième volet du triptyque, intitulé « Monologue de la
mémoire », la phrase retrouve complexité, ampleur et métaphores pour suggérer
la menace : « La page d’ombre chemine vers des sanguines
tamisées et dérive pour couvrir le hurlement des bêtes ». Mais elle
n’oublie pas non plus la trivialité du matérialisme ordinaire, parfois
convoquée au poème quand, dans Peuplement de la parole (Éditinter,
2003), « Les vitrines allumées de désirs prostituent leur dernier éclat ».
Si cette lucide prise en compte du
malheur et du mal peut faire craindre une victoire possible de l’ombre, elle
n’empêche pas la poète de quêter obstinément harmonie et lumière.
Attentive – ô combien – on vient de le voir, au monde
et aux êtres, à la tragédie de la souffrance et de l’injustice qui les frappe
trop souvent, Monique Labidoire n’est pourtant, en aucun cas, poète du
désespoir. Son œuvre témoigne en effet, en contrepoint, de son obstination à
quêter au poème lumière et harmonie. La lucidité qui, dans Gardiens de lumière (éditions Alcyone, 2016), lui fait
affirmer : « Le monde noir de
tourmentes et de sang dispose de notre temps », ne la conduit jamais à
l’abandon de sa lutte contre l’ombre. Dès Saisir la fête – titre
programmateur – on peut aussi lire ces vers : « Elle est venue vers nous
cette fête/ Comme nous l’avions souhaitée », preuve que la jeune poète
savait déjà accueillir ce qui nous advient d’heureux et, en particulier, la
joie partagée. Ainsi, au fil des livres, l’auteure ménage-t-elle des
images, des scènes, lumineuses, joyeuses où, comme dans l’âne et la myrtille,
par exemple, « Des enfants courent /des enfants crient // C’est
l’été ». Chez elle, l’œuvre de vie reste et s’affirme obstinée, illuminée
par l’amitié, la fraternité, l’amour, comme par le plaisir de découvrir des
paysages, naturels ou aménagés par l’homme, de faire corps et chair avec ce
qu’elle contemple et goûte : « Le
jardin explose d’images attentives, d’affection, de rassemblement, d’alliances »
lit-on ainsi dans Jardin dans la presqu’île, tandis que L’exil du
poème proclame que « La lèvre
sait le moindre mouvement de la terre » ; une terre qu’elle a
parcourue, explorée avec passion, comme en témoignent ses paysages de voyages
dans, entre autres, Lointaines écritures. Mais la mémoire de l’écriture préserve aussi la saveur
des joies sensorielles les plus anciennes, les plus simples, celles par exemple
évoquées encore dans Gardiens de lumière :
les « marrons dans la cour de
l’école », « le goût des
fruits, l’odeur des rues » ou la splendeur des « champs de tournesols » de
l’enfance, qui proclament symboliquement ce constant tropisme solaire du poète
gardien de lumière, à qui incombe – noble tâche en son apparente matérialité –
de se faire « Poète du devoir »,
à l’instar d’un « compagnon
assemblant la charpente » ! Une image empruntée au champ lexical de la
construction, présente déjà dans la dernière phrase du dernier poème de Triptyque,
où le chant de « maintenant » est
appelé à ne « garder que l’ivresse des
bâtisseurs ». Les mots, ainsi sauvés, « ramenés aux doigts d’une métamorphose », diront donc « une fois encore l’enchantement »,
celui de l’instant poétique – et l’on pense à Bachelard – de sorte qu’enfin
« la présence, de haute lutte, gagne
sur la nostalgie ».
Or, si cette présence est bien dite conquise – et de
haute lutte – c’est que « Le poème est une quête de compréhension du
monde » et qu’on est contraint, comme on peut le lire dans l’anthologie Vous
avez dit « poésie » ? (Sac à mots, 2003), de la chercher « dans
quelque profondeur », jusqu’à recueillir du poème une véritable « révélation
». La merveille alors est bien que « Le poème nous révèle des choses
que nous ne savons pas sur nous », comme nous le dit la poète en sa
«libre conversation sur la poésie » avec Alain Duault, Dans le jardin
obscur, où elle finit par constater ce tranquille triomphe : « Le poème
peut désormais héberger le monde ». Car, on ne l’oubliera pas non plus, l’écriture poétique lui apporte une vraie
jubilation, véritable jouissance, qui a quelque chose à voir avec l’intensité
de l’accomplissement charnel amoureux, comme elle le suggère si bien dans L’intimité
du poème : « L’acte d’amour et l’acte de poésie s’unissent à l’apogée du
jour ».
Pourtant, Monique Labidoire avoue qu’elle ne résout
toujours pas le mystère de cette nécessaire, voire consubstantielle poésie, en
tension constante entre l’énonciation / dénonciation des ombres du monde et le
dire de ses appels lumineux : « Quelqu’un aurait-il réponse ? »
demande-t-elle en 2003, dans Peuplement de la parole (Éditinter). Mais, décidément, et elle le constate toujours dans sa
« libre conversation » avec Alain
Duault, « nous avançons en poésie avec un bandeau sur les yeux » et le «
mystère persiste » – ce mystère
du surgissement poétique, de l’essence du poème, de son rapport à la beauté, à
la vérité : une raison suffisante, sans doute, pour que le poème offre si
souvent une réflexion sur l’écriture même de la poésie.
Car écrire de la
poésie est un travail, qui implique de « Réinventer la patience ».
Si le dire
poétique participe en effet du monde et de son essence, si la poésie, comme
toute chose humaine : l’amour, la mort, le rapport à la terre, aux autres
êtres et à soi-même, est aussi du monde – pleinement – elle suscite à
bon droit, en tant que telle, le regard et le questionnement du poète. Monique
Labidoire, ainsi qu’Alain Duault le fait justement remarquer dans sa préface à L’intimité
du poème, est « une poète qui pose des questions ». Et, si on a bien
noté la réticence de Monique Labidoire à l’égard d’une écriture trop formelle,
cela ne l’empêche nullement d’avoir longuement réfléchi sur la langue et
l’écriture. Depuis l’enfance d’ailleurs, une enfance studieuse et d’abord
bercée de sa langue hongroise familiale – d’où la nécessité où elle s’est
trouvée, de beaucoup travailler pour parvenir à la maîtrise du français :
« L’école de la République m’a presque tout apporté » nous
confie-t-elle avec reconnaissance à ce sujet, dans les quatre pages centrales
que lui a consacrées le numéro 11 de 7 à dire, mais, ajoute-t-elle, « restaient
des subtilités, sensations, affinités », qu’elle dit cependant
n’avoir « pénétrées qu’en rencontrant la poésie ». Des habitudes
d’un travail exigeant, qu’elle continuera de mettre à profit dans l’élaboration
de son œuvre.
Onze ans séparent d’ailleurs Saisir la fête du
livre suivant, Arythmies (Saint-Germain-des-Prés, 1978) – une recherche
formelle, justement, d’une manière de dire différente : aux vers généralement
assez brefs et de rythme marqué de Saisir la fête, succèdent dans Arythmies,
des paragraphes d’unités poétiques de sens où, au début du livre surtout, le
rythme parfois se brise, cassant la structure de la phrase comme pour mieux
ménager une incertitude polysémique qui pose question. Mais on y trouve déjà
les prémices de ce que sera, dans les livres suivants, le poème en prose selon
Monique Labidoire, son rythme ample mais varié, ses phrases complexes beaucoup
plus longues.
Au fil des livres, les mots, l’écriture et en
particulier ceux et celle du poème sont restés au cœur de l’attention, voire
des interrogations, de la poète. En témoignent, non seulement le contenu des
textes, mais aussi certains des titres de ses livres, comme L’exil du poème, L’intimité du poème, Lointaines écritures, Épeler le monde, Requiem pour les mots, Peuplement de la
parole, mais également des titres de section comme, par exemple, «
paysages du poème » dans Peuplement
de la parole ou « polyphonie de la parole
» dans Triptyque. C’est que, pour Monique Labidoire, non seulement « le
poème nous engage » mais aussi que, comme le disait Guillevic en son Art
poétique, « Le poème / Nous met au monde ». Ou plutôt ici, osons le pastiche, nous fait grandir au
monde car, nous dit la poète dans Peuplement de la parole : « Chaque
jour décline le poème autrement».
Si, cependant,
ce que nous offre le poème s’enrichit non seulement au fil de ses relectures
mais aussi à celui de nos expériences de vie, il y faut de la patience.
Jean-Louis Bernard, dans un article du numéro 34 de la revue Les Hommes sans
épaules, consacré à Monique Labidoire, évoque ainsi ses « mots malaxés,
façonnés, mis en bouche, pour un instant sauvé de l’oubli », dans une
nécessaire « lenteur de l’écriture ». Et certes, nulle contradiction en
cette association entre instant et lenteur, patience et instant. Les poètes,
comme il est dit dans Soudaines sources, sont d’« Étranges voyageurs
qui pren[nent] pour tout
bagage les mots » et le temps du poème – dans ou par l’écriture et la
(re)lecture – n’est évidemment pas le temps ordinaire. Jean-Paul Giraux, dans
l’article qu’il consacre à Monique Labidoire, au numéro 68 de Poésie/première,
le rappelle : « le poème [...]
porte en lui une "horloge sans aiguilles", qui interdit de
comptabiliser le temps qui passe ». Car si, comme elle le dit Dans le
jardin obscur, la poésie est bien pour elle « L’art d’un instant
privilégié qui est saisi au vol », saisir, ressaisir cet instant est
effectivement l’affaire d’une longue patience... Le jeu de la persévérance,
cependant, vraiment, en vaut bien la peine quand, ainsi que nous l’affirme
l’auteure d’Arythmies : « Ici dans l’écriture, [...] la durée
[...] s’illimite dans une trace indélébile » !
Mais, pour
conclure, c’est à Guillevic que je voudrais laisser la parole, avec ces
quelques phrases, tirées de sa postface à Natures illimitées : « Monique
Labidoire est un poète. Elle donne cette communion avec d’innombrables choses
dans leur intimité [...] Par l’acuité de ses sens en rapport avec son
univers quotidien elle parvient à se faire ouvrir l’universel. Chez elle les
choses vécues ou rêvées prennent la dimension du monde et son langage, à la
fois plein et acéré, [...] nous plonge dans une expérience et nous rend
à nous-mêmes ». Pour nous
aider, en ce partage jubilatoire de la lecture, à l’accompagner, courageusement
à travers l’ombre, dont il faut témoigner pour savoir l’affronter, mais dans
l’harmonie, néanmoins, et la lumière d’une ouverture à ce « temps de l’espérance », évoqué dans D’une
lune à l’autre, pour, en fin de compte, mieux « montrer présence au
chaos ».
(article de Martine
Morillon-Carreau, Poésie/première 70)
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