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«  Entre songe et monde »

a/s Jean-Louis BERNARD, SAVOIR LE LIEU (éditinter, 2013)

par Martine MORILLON-CARREAU (7 à dire n° 56)

« Lieu, voir endroit », telle est la piste, innocente et benoîte, que nous intime le dictionnaire. Mais par la quatrième de couverture de son dernier livre, Savoir le lieu, Jean-Louis Bernard nous avertit – en maître du paradoxe et de la syllepse – qu’on ne saurait pourtant y chercher un endroit. « Plutôt, pourrait-on dire […] un envers »… Belle et déroutante invitation en somme à passer de l’autre côté du miroir.  Car le lieu de sa poésie (la grande, osons le dire, la vraie, celle qui ne saurait se faire jeu qu’avec pour enjeu la vie même) est bien toujours ailleurs – au pays des merveilles. Ou, comme on aurait dit au Moyen-Âge, en celui de LA merveille, prodige ou phénomène inexplicable. Une merveille qui, dans la poésie de J-L. B.,  surgit au fil de la mémoire et du chemin, et qui, pour s’être dépouillée de toute référence au surnaturel, appelle toujours le lecteur – et avec quelle urgence d’autant plus tragique – à « consentir au vacillement ».

Car, si les dieux se sont retirés, si « l’ombre seule illumine la nuit », du moins « entre songe et monde », comme « la prophétesse », qui « pressent dans la rumeur / le silence des sources » - elle dont « la parole […] dénoue / comme un geste de pierre / énonçant le feu » (les intéressantes, parfois inquiétantes images féminines, ces « femmes de crépuscule » qui surgissent des poèmes de Jean-Louis Bernard, ont souvent à voir avec les magiciennes) - le poète espère-t-il « une nuit chamane / pour séduire [s]es songes » .

Et comme l’alchimiste encore, il sait et chante les vertus de la lenteur, l’ « infinie lenteur » qui promeut au poème « dans l’athanor du désir / un alliage d’exil / et de temps », combustion lente, comme il se doit.

En ce monde apophatique, où « la perte cerne le lieu », où « ce serait comme si nous / avions nagé jusqu’à la brume / jusqu’au rivage qui n’est pas », l’objet de la quête bien sûr s’éloigne à mesure qu’on cherche à s’en approcher et le poète l’avoue tout net au bout du livre : « je ne sais toujours pas / ce lieu ».

On voudrait tout citer. Il faut lire ce livre…

(Martine Morillon-Carreau, 7 à dire n° 56)

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