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Connivences...
Sur Le Pays de l'écriture de Silvia Baron-Supervielle (Seuil, octobre 2002),
(article de Martine Morillon-Carreau, paru dans les Cahiers de La Baule n° 81)


    Comme un voleur, un amoureux - Le Pays de l'écriture, de Silvia Baron-Supervielle (Seuil, octobre 2002), j'y suis entrée  par la fenêtre... " Les livres, à l'image des êtres, viennent à vous, et vous allez vers eux naturellement " dira l'auteur dans le fragment 39, et c'est bien ainsi, par intime connivence et fenêtre de désir, que s'est faite mon entrée au Pays de l'écriture.
Parcourant la première page de texte, mon regard a aussitôt accroché une phrase : " J'écris près d'une fenêtre qui change de ciel". La revue Saraswati avait, à la fin de 2001, en son troisième numéro consacré au jardin, publié un mien poème qui se terminait par ce tercet :

    Fenêtre
heures et saisons et moi qui regarde
jamais le même jardin...

Correspondances, échos, connivences...
 
    Mais " fenêtre " initiale ouverte, offerte, également à tout lecteur : intitulé du premier fragment, elle ouvre le livre  sur la mouvance du jour et de la nuit, de l'ombre et de la lumière, et sur la mouvance de l'écrivain elle-même qui scrute, dès le second fragment, les mystères du " nom " : écrivain et femme, elle se demande si, comme pour les Romains " Quintus ", " Sextus " ou " Decimus ", " elle " ne serait pas " surnom " et déclare attendre " une seconde fenêtre afin de faire la découverte d'une langue dont l'existence serait antérieure au nom de l'homme ".

    Car la question cruciale est en effet celle des langues, de la langue, pour cette poète, essayiste, traductrice, née à Buenos Aires, de père argentin, mère uruguayenne, et venue à l'écriture en français à son installation en France, il y a quelque quarante ans. Et d'interroger l'hypothèse de la langue adamique, ou le " parler en langues " - manifestation de l'Esprit à la Pentecôte - en passant par la langue des " Urniens " et de " Tlön " chez Borgès, pour évoquer aussi la langue intérieure des rêves (" une langue s'écrit lorsque je dors ") : la grande entreprise de l'auteur n'est-elle pas cet accueil sur ses  lèvres de " la voix véritable " ? Un accueil pour elle indissociable de l'exercice de l'écriture, également présentée comme la condition nécessaire au dévoilement des images, messages, devant ses yeux.

Langue peut-être d'ailleurs " introuvable ", parce qu'en tension entre une langue originelle, " commune à tous " et celle de l'écriture, totalement " intime ", musique personnelle : " Écrire veut dire tenter de toucher quelque chose qui est à l'intérieur de soi " ; or, si " chaque région ayant eu le besoin d'un parler différent, [Silvia Baron-Supervielle] suspecte chaque homme de partager ce besoin ", sans doute le bilinguisme constitue-t-il un atout dans cette quête ardue : " changer de langue extérieurement, c'est tenter d'aller à sa rencontre ", alors même que " sans relâche, on se défend de sombrer dans la langue qui n'est pas soi et d'oublier la sienne qui n'est pas davantage soi ".

    D'autres fenêtres président au fil du livre à la genèse de l'écriture : fenêtres réelles et métaphoriques, toutes repères, respirations de l'acte d'écrire, espaces privilégiés de la découverte, du dévoilement : " sur la table, face à la fenêtre qui regarde le petit jardin, j'ai un cahier... " et encore " je place les fenêtres : celle du silence, celle des images superposées, celle où frappe la pluie, celle qui s'ouvre au soleil ". Parce que l'écrivain, " comme l'architecte [...] dessine un projet ", et un projet qui pour Silvia Baron-Supervielle, ne " ferme pas l'espace mais le libère ".

    Mais ce qu'il s'agit surtout de découvrir c'est bien " qui est je, qui elle ", tâche difficile, car finalement " les mots se dérobent en espagnol, en français, dans toutes les langues, aucun alphabet, depuis la création du monde, n'ayant pu les faire exister pleinement ". Pourtant " lorsqu'elle écrit une immense liberté lui est rendue " et l'auteur, qui se " ser[t] de l'écriture pour [s]e sauver " dit, rappelant l'importance que revêtent pour elle les seize lettres de l'alphabet hébreu, son extrême attention non seulement aux mots mais aux lettres, où, en référence au " signe-lettre ", " principe de toute chose " dans le Zohar, elle voit " des signes qui livrent une confidence individuelle ". 

    Fragments, ai-je écrit, parlant de ces textes brefs - certains n'excèdent pas une demi-page - dont les titres, qui jalonnent les cinq cahiers du livre, sont autant d'invitations au voyage de la rêverie poétique : c'est que ces méditations, dans le " style illuminé et bref " qu'affectionne l'auteur, nous emportent, sur le mode de la fulguration poétique, dans un tourbillon de sensations multiples, de souvenirs de lectures les plus variées, de pensées à la fois imagées, incarnées, et toujours comme sur la crête.

Mais des indices pourtant nous sont donnés d'avoir à considérer dans leur totalité dynamique d'œuvre ces fragments au charme souvent énigmatique, qui peuvent aussi bien partir des littératures antiques que de la Bible, de poèmes élisabéthains que d'extraits de textes mystiques, ou de l'expérience biographique, voire de réactions à telle peinture de Morandi ou de Bonnard : Silvia Baron-Supervielle nous raconte ainsi l'histoire du " fil écarlate " de Zérah, dont elle fait une belle parabole de la genèse de l'écriture, du texte en train de naître ; une manière qui n'est pas sans rappeler celle " à sauts et gambades " de Montaigne ; également peut-être parce qu'elle montre l'auteur en train d'œuvrer à " surmonter [sa] condition fragmentée, déchirée " : si chaque fragment peut effectivement former un tout, ils s'enchaînent aussi, se complètent, se font écho.

Ainsi " la seconde fenêtre " attendue dans le premier fragment, ne se mettra en place que dans le dernier, pour paradoxalement signifier à l'écrivain qu'elle doit " renoncer aux lectures et abandonner le cahier fermé " : " Je dois me remettre à partir ", comprend-elle ; " Tout est enfermé dans une lumière constante qui ne fait pas partie du jour ni de ses ombres ", pour que " la nuit s'ouvre sur le pays de l'écriture ", celui d'une " écriture libérée  nonseulement de l'alphabet mais de [s]es deux langues ", à la recherche d'une musique intérieure au corps et qui procède de " la langue muette initiale ", " celle qui ne vient ni de la terre, ni de la mère mais du manque et du mystère de la nature ". Au bout du parcours Silvia Baron-Supervielle va enfin pouvoir le reconnaître : " j'ai accueilli ma langue " ; victoire gagnée au sein du " labyrinthe de  l'écriture ", cette " suite de traces " qui dévient, s'enchevêtrent, mais poursuivent finalement leur " procession " vers la promesse d'une liberté, unité, enfin retrouvées.

(Martine Morillon-Carreau, Cahiers de La Baule n° 81)

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