biobibliographie recueils poèmes dits motscouleurs sur la poésie recensions échos critiques haïsha haïku Sac à mots édition Revue 7 à dire liens
 
Être femme : une couleur ?
(à propos du thème du Printemps des Poètes 2010 "Couleur Femme")

(article paru dans Poésie / première n° 45, novembre 2009-février 2010, par Martine Morillon-Carreau)
Poésie / première (le numéro 12 €), Maison Allegera - Lot. Ibai Ondoa, F-64220 ISPOURE


    " Pour ne pas trop savoir ce qu'est la Poésie, nos rapports avec elle sont incertains " : comme Francis Ponge je ne sais pas trop ce qu'est finalement la Poésie, sinon que je tends vers elle de tout mon désir, de tous mes mots - de tout mon désir des mots.
    Or, en matière intellectuelle, je crois ne pas trop savoir non plus ce qu'est une femme... sinon qu'elle essaie tant bien que mal, exactement comme son homologue masculin, de tendre vers l'humain.
    La double incertitude du poète qui se trouve être femme, ne me semble donc guère initialement différente de celle du poète au masculin !

    La place de la femme dans la Poésie n'est pas en effet la question qui se pose en premier à un poète de sexe féminin. La femme, comme le remarquait Simone de Beauvoir de manière plus globale, ne se pose cette question qu'après confrontation raisonnée avec les autres, la société, l'histoire ; au moment où elle va s'apercevoir du petit nombre de femmes reconnues comme créatrices en général, poètes en particulier ; au moment où elle apprendra aussi l'ostracisme qui a pu frapper un poète comme Anna de Noailles, un peintre comme Suzanne Valadon, un sculpteur comme Camille Claudel.
    Après, avons-nous dit : c'est qu'en effet l'appel poétique est souvent premier, très tôt dans l'enfance, pour beaucoup sans doute avant même la conscience claire que l'appartenance à un sexe, cette " obligation alternative ", ne modèle les comportements, les activités, et surtout ne conditionne le regard que les autres portent sur vous.
    Premier donc ce besoin, désir, de jouer avec les mots, d'en jouir.
    Première la fascination pour ces mots et pour les histoires qu'on s'invente avec eux ; pour les images qu'ils suggèrent, engendrent, sans qu'on puisse s'arracher à leurs sons, leurs rythmes.

    Or, d'évidence, cette attitude initiale n'est spécifiquement ni masculine ni féminine ; tout simplement celle du poète en devenir : une femme qui écrit ne se demande jamais d'abord comment " être femme et poète " ou " comment vivre la poésie au féminin " pas plus qu'un homme ne se demanderait comment sa condition de poète s'arrangera de sa virilité.
    Je suis poète et - par ailleurs, ceci étant " d'un autre ordre " - il se trouve que les autres m'objectivent comme femme, cette " obligation alternative " de notre espèce humaine,  alors qu'être poète c'est avant tout rendre compte (par les moyens propres à la Poésie) de l'appartenance à cette espèce humaine commune, même si les modalités humaines varient sans doute selon qu'on est homme ou femme ; mais ne varient-elles pas également d'un individu à l'autre, parmi les êtres de même sexe ?
    Quant aux thèmes abordés, il en existe au moins un commun aux deux sexes : l'importance accordée au sentiment amoureux ; et en cette matière la lectrice du poème masculin ne trouve pas étrange que le poète fasse de la femme aimée " l'objet " de sa poésie, de même qu'une Catherine de Pisan ou une Louise Labé faisaient de l'homme aimé " l'objet " de la leur. Ici encore la femme poète ne diffère guère de l'homme poète - sinon quantitativement, puisque les voix féminines sont beaucoup moins nombreuses à être reconnues.
    Qualitativement cependant, le statut de la femme aimée - objet de la poésie masculine - est complexe : il va de celui d'inspiratrice, de " muse ", au statut de la femme aimée devenant la Poésie elle-même - chez Nerval par exemple ou chez Breton. Incarner la Poésie, place la plus haute concédée par le Poète à la femme aimée, peut certes paraître un rôle séduisant, mais il s'agit d'une bien fallacieuse et mortifère séduction. Parce qu'affirmer l'identité de la femme aimée avec la Poésie revient à consacrer son altérité radicale - à la couper de l'humanité : en proie à " l'amour fou " des mots, comme à celui de la femme, fasciné par la rutilante étrangeté de l'une et des autres, le poète masculin qui peut voir en elle  - comme Aragon - " l'avenir de l'homme " ou - comme Breton - la seule " rédemptrice " possible de l'espèce humaine, la vit évidemment aussi comme radicalement différente de ce lui-même masculin, imparfait, mauvais... mais enfin créateur, mais enfin poète !

    Et de la différence à l'exclusion le pas s'avère souvent aisé à franchir : le ton masculin change quand, lasse de son rôle d' " objet " de Poésie, la femme prétend  endosser celui de " sujet " créateur, de poète à part entière. Tout se passe alors comme si cette femme qui refuse son rôle d' " ange " parce qu'elle entend simplement faire ses preuves d'humanité, l'homme la précipitait soudain dans celui de " bête " ; au point qu'assimiler un homme à une femme devient une insulte, et c'est Rémy de Gourmont disant de Rimbaud " tempérament de fille " : à la fois insulte à l'homme et dépréciation du poète. Car la femme, cette Autre, comment pourrait-elle prétendre à la création artistique, cette modalité de l'humanité absolue, ce phénomène de culture par excellence ; alors que, chair qui enfante la chair mortelle des hommes,  elle est essentiellement, comme le proclamait aussi Baudelaire " être de nature " et donc " abominable " ?    
    Si elle n'est qu'autre, si elle n'est que nature (" tota mulier in utero " disaient les Pères de l'Église au Moyen-Âge, la femme n'est qu'un utérus, un ventre, un être sans conscience du bien et du mal) quelle connivence pourrait-elle donc en effet revendiquer avec cette conscience suprême de l'acte d'écrire, ANCRE / ENCRE jetée au milieu des jours pour tenter d'immobiliser le temps ?
    De là à parler de racisme il n'y a qu'un pas : être femme, ne serait-ce pas appartenir à une race d'essence biologiquement, fatalement inférieure, à la couleur méprisable et qui stigmatise ?

    Ce sont, comme l'expliquait déjà Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe, des préjugés semblables qui, pesant sur l'inconscient depuis des millénaires, ont motivé les réactions des créateurs masculins face aux revendications des femmes ; celles de Paul à l'égard de Camille Claudel ou d'un Saint-John Perse, ami sincère de tant de femmes, mais écrivant dans une lettre de 1908 à Gabriel Frizeau, grand bourgeois bordelais amateur d'art et de poésie : " Je n'aime pas [...] l'encre femelle, ah ! Fichtre non ! "
    Le petit nombre de femmes reconnues créatrices n'a peut-être pas d'autres causes...
    Albert Memmi, qui considérait comme générale à travers le temps, l'espace et les sociétés la crainte agressive de l'autre (en tant qu'individu ou en tant que groupe), voit dans la violence du mépris masculin à l'égard de la femme, comme dans le racisme proprement dit (" misérable machine de mots " destinée à " justifier " culturellement par le discours cette pourtant indéfendable donnée animale) une manifestation particulière de ce qu'il appelle l'hétérophobie.
    Parler d'un racisme masculin envers les femmes relève peut-être d'un certain abus de langage, mais que peut justifier une conception élargie de la notion : à l'instar des théories de la négritude, il s'agirait alors pour les femmes de vivre " debout " leur féminitude, c'est-à-dire en revendiquant l'originalité essentielle et la singularité de la condition féminine, sans en exclure toutefois la dimension universelle.

    Car, si je suis poète, si je le sens, si je le sais - mais si le regard des autres me renvoie d'abord plus ou moins agressivement, plus ou moins habilement, mon image de femme, il faut que ce regard puisse aussi me renvoyer un jour, et d'une façon privilégiée, ma réalité de créateur, de poète. Sans doute le problème n'est-il pas fondamentalement différent pour l'homme, mais, à cause du poids historique et social, la coïncidence entre son image masculine et sa réalité de poète se fait certainement beaucoup plus aisément dans l'esprit des autres. Alors que, pour  réaliser plus pleinement l'Homme, fondamentalement, l'art et en particulier ici l'écriture poétique, si elle n'est spécifiquement ni masculine ni féminine, relèverait bien plutôt de l'androgyne ; tenant à la fois du masculin et du féminin (si tant est que ces catégories ne dépendent pas autant de la tradition sociale que de la biologie). Mon choix de parler d'une femme qui crée en disant d'elle " le poète ", " le peintre " ou " le sculpteur une telle " témoigne grammaticalement, par l'utilisation de cette sorte de neutre, pour cette reconnaissance d'une véritable androgynie de la création.
Poésie procédant d'une écriture pourrait-on dire métisse, pour une plus riche ouverture à l'universel.

Accueil