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Un mystère de l’incarnation (Martine Morillon-Carreau)

article paru dans Vous avez dit :  « Poésie »? (Sac à mots édition, 2003)


    « Qui voudrait, de nos jours, prétendre séjourner familièrement [...] dans la nature véritable de la poésie [...] ? » demandait Heidegger : ces lignes donc, sans illusion ni outrecuidance, en approche modeste, non de la Poésie, mais d’une certaine spécificité de son langage, approche aussi de ses manifestations dans quelques poèmes aimés.

    Que par exemple des parallèles déterminent sur deux sécantes des segments proportionnels peut s’exprimer, se traduire,  en chacune des langues dotée des notions de nombre, proportionnalité, droite, etc. Vérité mathématique qui semble transcender non seulement les langues mais le langage, vérité permanente, tout au moins dans un système euclidien, et comme en attente et latence avant Thalès, elle continuerait d’être telle, au moins potentiellement, quand les hommes deviendraient incapables de la formuler, voire si les êtres de langage venaient à disparaître.
    Telle est l’opinion courante, que corroborent peu ou prou épistémologues et mathématiciens parlant d’êtres mathématiques ; de là à penser ces êtres  dans l’originelle contemplation du théorème – plus volontiers découverts qu’inventés, il n’y a qu’un pas ; franchi souvent, et qui rassure à peu de frais. Qui, alors, ne s’empresse ou ne feint d’oublier le solipsisme affleurant chez ceux des philosophes pour qui toute mathématique ne saurait procéder que d’une construction conceptuelle par le sujet humain ?
    Une dialectique peut-être ouverte et sans fin. Quoi qu’il en soit, et face à la prétendue souveraineté d’une Science qui nous laisse sans doute tout aussi seuls et démunis en notre univers de langage, mais où l’opinion commune croit que la parole, en adéquation enfin parfaite avec la réalité, parviendrait à la dire en toute langue souhaitée, quelle apparente infériorité de la Poésie, comme privée d’être quant à elle, hors de la langue qui l’incarne !
    La mélodie racinienne d’un «mais tout dort, et l'armée, et les vents, et Neptune », comme « le navire glissant sur les gouffres amers » baudelairien, le «verre plein d’un vin trembleur comme une flamme », les « fées aux cheveux verts qui incantent l’été » de la Nuit rhénane chez Apollinaire, ou « les sagaies de Midi » qui « vibrent aux portes de la joie » dans les Amers de Saint-John Perse, survivent mal aux tentatives de « traduction » ; au mieux, et pour n’évoquer que les morts, pensons à Baudelaire traduisant Edgar Poe, au mieux obtiendra-t-on poème autre.
    C’est que le poème ne hante pas nos mémoires par la seule grâce d’un sens, voire par la magie des images ou émotions suscitées, mais bien parce que s’opère, dans et par le texte, et à chacune de ses (re)lectures, l’alchimie d’une musique (rythmes et sons) propre à une langue, d’une forme, de structures, et d’un monde corrélativement évoqué. Le poème, on le sait, est forme-sens.
    La Poésie, incarnée donc dans une langue, au point que la traduction du poème ne saurait – quand elle ne s’avère pas purement et simplement impossible – qu’en mutiler la chair, le vider de ses sève et sang ; « traduction trahison » parce que cette nécessaire incarnation dans la langue travaille et joue, sur et avec, les rythmes d’une syntaxe, les sonorités de mots, propres à une langue et une seule, dans sa spécificité. Mais question que n’ignorent pas non plus les traducteurs de l’Allemand Heidegger,  du Français Lacan : la philosophie, celle du moins dont l’écriture relève d’une poétique, se heurte à des difficultés voisines. Le cas-limite de l’écrivain polyglotte, un Derrida pour ne citer que lui, capable de penser, écrire, en plusieurs langues, en y faisant jouer, résonner, se répondre, les mots et les sens, n’apporte pas de contre-exemple véritablement rassurant ; il repousse seulement le problème de Babel : demeure toujours quelque langue naturelle inconnue du poète, et où, quelle que soit l’habileté de l’éventuel traducteur, le plus poétique de ses poèmes ne saurait parvenir à s’incarner aussi poétiquement. 

    Si écrire c’est tracer des signes et laisser des traces qui fassent signe, l’écriture poétique est bien cette trace linguistique particulière ne parvenant à faire pleinement signe et sens qu’au sein du système de la langue qui lui donne forme et voix. Inexorable servitude de l’incarnation dans une langue, mais d’où surgit en même temps, mystérieusement, la  force de la Poésie. Misère et grandeur. 

    Comme son unicité confère à l’homme, dans sa dérisoire précarité, toute sa valeur d’individu irremplaçable, de même l’épiphanie du poème manifeste-t-elle, dans la contingence de son incarnation, cette forme unique, intraduisible, et qui souvent résiste, appelée à sauver langue et langage de leur transparence référentielle ; le langage devenant soudain perceptible dans son épaisseur de langage : critère de poéticité  selon Jakobson.
    Mais la poésie sauve aussi la langue de ses automatismes en les subvertissant. Ainsi dans Ma Bohême, Rimbaud suggérant en même temps qu’il le détourne le cliché familier dormir à la belle étoile, nous invite-t-il à voir la nuit étoilée comme espace du voyage : « Mon auberge était à la Grande-Ourse » ; comme si, par la magie du poème, les « espaces infinis » dont le silence effrayait Pascal, se mettaient à la mesure du poète ; comme si, dilatant son être aux dimensions du cosmos,  « l’homme aux semelles de vent » faisait des constellations les étapes accueillantes de son errance.
    On voit bien ici comment le détournement d’un cliché, d’une expression lexicalisée, en donnant à la phrase originalité et charme poétique, permet aussi de suggérer au lecteur un imaginaire plus vaste et plus riche.

    La formule poétique, celle qui attire et retient le lecteur dans le cercle magique de son éclat insolite, n’est donc pas « bibelot d’inanité sonore ». Condensant dans la musique de quelques mots, vers, phrases, sinon des mondes du moins des sensations, émotions, voire des idées multiples, elle porte poids et charge de sens.
    Charge, comme celle d’une arme chargée ; sens parfois pluriel, dans le jeu subtil de syllepses lexicales ou syntaxiques qui confèrent au poème le mystère et la richesse infiniment précieux des palimpsestes. Comment ne pas penser à ce vers du sonnet Correspondances  : « Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants », où Baudelaire confie la place forte de l’hémistiche au qualificatif  frais, qui condense les correspondances horizontales sensorielles, toucher odorat, et les correspondances verticales entre ces sensations et le domaine abstrait, spirituel, de la jeunesse et de l’innocence ? Tout en inscrivant les correspondances dans l’écriture même du texte puisque, « comme de longs échos », tous les phonèmes du mot frais assonent et allitèrent dans l’ensemble du vers !

    Si le lecteur peut alors éprouver parfois, au premier contact avec le poème dont la langue singulière, et par conséquent le, les sens, semblent lui résister, l’impression d’une errance labyrinthique en des « sentiers qui bifurquent », c’est qu’il s’agit, pour le poète, à partir d’un matériau qui demeure pourtant la langue commune (en principe immédiatement porteuse de sens), d’inventer une manière unique de la mettre en œuvre, seule apte à formuler et figurer la singularité de son expérience poétique et spirituelle. 
    Peut-être parce que le poème serait finalement le (seul ?) lieu, voire le sanctuaire, où est comme devant se former (reformer selon Bonnefoy) un sacré, en intime liaison avec le mystère du langage humain.

                                                                                                         Martine Morillon-Carreau : Vous avez dit :  «  Poésie »? (Sac à mots édition, 2003)

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