Décembre
2009, la revue SARASWATI (n° 10), sous
la direction de Silvaine
Arabo, publie :
L'EXPÉRIENCE POÉTIQUE,
Regards croisés de cinquante et un poètes contemporains
51
poètes ont
répondu aux 11 questions de S. Arabo pour SARASWATI n° 10 :
Jacques
ANCET,
Jean-Louis BERNARD,
Éliane BIEDERMANN,
Philippe BIGET,
Anne-Lise
BLANCHARD,
Jean-Michel BONGIRAUD,
René CAILLETAUD,
Jacques CANUT,
Georges
CATHALO,
Jean CHATARD,
Marie-Josée CHRISTIEN,
Jean-Louis CLARAC,
Michel COSEM,
Jean-Pierre CRESPEL,
Marc-Williams
DEBONO,
Louis DELORME,
Paule DOMENECH,
Chantal DUPUY-DUNIER,
Christophe
FORGEOT,
Georges FRIEDENKRAFT,
Jean-Paul GAVARD-PERRET,
Bruno GENESTE,
Colette
GIBELIN,
Matthieu GOSZTOLA,
Marcel GOZZI,
Bernard GRASSET,
Jean-François
HÉROUARD,
Emmanuel HIRIART,
Anna JOUY,
Gilles LADES,
Michel-François LAVAUR,
Hervé LESAGE,
Sylvie LE SCOUARNEC,
Jean-Pierre LESIEUR,
Hervé MARTIN,
Gaston
MARTY,
Jean-Luc MAXENCE,
Christian MONGINOT,
Martine MORILLON-CARREAU,
Anne
MOUNIC,
Claude MOURTHÉ,
Roland NADAUS,
Colette NYS-MAZURE,
Cécile OUMHANI,
Ludmilla PODKOSOVA,
Jacqueline
SAINT-JEAN,
Alain SIMON,
Jean-Claude TARDIF,
Claude VERCEY,
Olivier VERDUN,
Dany VINET,
Serge WELLENS,
Patrick WERSTINK.
Les
réponses de Martine MORILLON-CARREAU aux 11
questions de Silvaine Arabo (SARASWATI n° 10,
décembre 2009)
1 -
Qu'est-ce qui vous a conduit à écrire spécifiquement de la poésie ?
[...]
Ma première joie poétique, toujours avant l'école, vint des Fables de la
Fontaine, qu'on me lisait ou récitait. Une édition illustrée pour
enfants m'en
avait été offerte ; qui me faisait rêver,
avec ses personnages d'animaux si humainement
travestis ! Mais c'était
alors plaisir surtout musical,
venant comme se surajouter à celui de l'histoire
racontée par la fable - pour l'exalter, le rendre encore plus délicieux.
Puis,
la poésie découverte au fil de ma scolarité
m'est peu à peu apparue comme LA voie royale des
mots, leur fête
jubilatoire, solennelle, voire sacrée ; infiniment attirante en leur
mystère
fascinant. À l'école et au collège ensuite, j'ai vraiment aimé
apprendre des
récitations. Dire la poésie, l'écouter résonner en moi, passer par ma
respiration, ma voix, trouver le rythme le plus propre à faire vivre
l'émotion,
les sentiments, la pensée, la beauté d'un texte poétique, est un
plaisir qui
remonte à l'enfance.
S'il
m'arrive d'écrire des nouvelles, ce n'est qu'épisodiquement ; je
reviens vite
au cercle magique dont je ne souhaite d'ailleurs pas du tout m'échapper
: la
poésie !
2 -
Qu'est-ce pour vous que le mot ?
Un des
matériaux de base de la poésie - comme de la pensée. La pierre de
construction
de ma demeure. Matériau
vivant, exigeant, matériau sauvage (qu'il faut apprivoiser avec
humilité,
patience, passion, si l'on veut apprendre à le mieux connaître, non
pour qu'il
nous serve, mais pour que nous le servions mieux), il est le point
focal du
jeu, de la fusion et / ou de l'affrontement entre sons et sens.
Dans
l'agencement des mots, c'est à l'échelle syntaxique que se prend le
relais de
ce jeu (au double sens d'activité gratuite destinée au seul plaisir du
joueur
comme à celui d'un libre espace de mouvement), de cette fusion, cet
affrontement entre sons et sens, selon un rythme, un souffle, propres à
chaque
poète - ce qui constitue sa voix.
Mais
qu'on ne s'y trompe pas : si tel mot de la langue sait par ses
scintillements,
éclairs, échos, appels (parfois comminatoires) engendrer plaisir,
éblouissement, voire fascination, on ne peut le considérer isolément,
alors
qu'il se grave au cœur même de la cire sensible de l'imaginaire. Sans
parler de
son inévitable insertion dans un temps donné, une histoire donnée,
autant
sociale et politique que littéraire. Le mot ne saurait s'appréhender
seul : de
même qu'il n'existe pas de mot poétique ou prosaïque en soi, l'impact
poétique
d'un mot dans l'économie du poème - sa poéticité en quelque sorte - découle d'une vibrante,
profonde et subtile
interaction (de juste harmonie ou de dissonance concertée) entre son -
ou ses -
sens, les sons qui le constituent, son investissement psychique par le
poète et
sa mise en résonance (sonore, sémantique, syntaxique) avec les autres
mots du
poème.
3 -
D'où émane le poème :
/
A
partir de quelle "région" de vous-même se déploie le poème : corps,
coeur, mental ?
/
Est-ce à chaque écriture de poème le même schéma ou ce dernier
comporte-t-il
des variations ? et avez-vous pu observer s'il existe un lien entre ces
variations éventuelles et la teneur même du poème ?
Indiscutablement
à partir des trois " régions " ; mais le poème n'est sans doute
jamais un trois tiers, et la proportion de chacune varie d'un poème à
l'autre.
L'alchimie poétique peut s'amorcer à l'occasion d'une expérience de
vie,
joyeuse comme douloureuse, d'un souvenir, du surgissement d'une image,
de la
découverte d'un être, un lieu, en particulier d'un paysage, d'un livre,
de
telle idée d'un livre, voire de tel mot - autant d'embrayeurs
poétiques, sans
que je sache encore trop comment ni pourquoi se déclenche le processus.
Mais je
ne perçois le poème comme terminé qu'au moment où, ayant trouvé son
rythme
propre en accord avec l'émotion ou l'idée qui l'a inspiré, il parvient
à se
couler dans la phrase qui en dira le souffle. Une phrase qui doit
pouvoir aussi
bien respirer amplement, souplement, que faire sentir l'accélération du
cœur,
l'oppression, voire l'étouffement. Inscrite donc dans le corporel ;
parfois
immédiatement, mais cela peut aussi prendre plusieurs jours de travail,
des
mois, voire des années...
La
construction du livre de poésie reste toutefois un travail intellectuel
à part
entière. Une fois trouvé le principe organisateur du recueil en
gestation,
certains poèmes peuvent ainsi naître de cette idée - même si, projetés
en
pensant à l'économie globale du livre, ces poèmes vont prendre vie à
partir
d'émotions, sentiments, sensations, images.
4 -
Racontez-nous la genèse détaillée d'un poème.
Lumière
d'un
aveuglant
(comme
le chant d'un coq)
éclatant
silence
Tout
autour
en
vagues de gaze
leur
ondulation
cet air
brûlant
bleu
qui tremble
La mer
elle
aujourd'hui
ne dit rien
respire
à peine
ou bien
nous sommes
trop
haut déjà
trop
loin
pour
entendre
le
brasier blanc
les
scintillements
rythme
acéré
de sa
danse
ses
pointes
sans
début ni fin au soleil
Il est
midi
Je
t'aime
" Lumière
" vient de la condensation entre des souvenirs (lointains) de ma
jeunesse
antillaise et l'émotion ressentie devant un paysage atlantique
contemplé début
août. Le spectacle marin de l'été m'ayant remis en mémoire des
situations
analogues vécues aux Antilles (évoquées dans
Midis
sans ombre), et m'ayant soudain replongée dans leur
atmosphère
(l'étrange cri du coq en plein midi, en plein silence de la nature, et
qui
semble cependant participer de ce silence, est un souvenir antillais
récurrent)
Je suis,
depuis des dizaines d'années, hantée par ces effets de
lumière qui, aux jours de soleil sans nuage,
allument sur la mer, à la pointe de ses houles, le scintillement
appliqué de
myriades de fantasques et légères étoiles blanches - une danse sans fin
sans
bruit, qui aveugle et fascine. Hantée
par la manière de le dire. Au plus près. Au
plus juste. De livre en livre, au fil des décennies,
je tente d'en
approcher une plus exacte, plus complète perception... qui aussitôt
s'enfuit,
de nouveau m'échappe...
La
disposition des vers, leur découpage, agencement, décalage sur la feuille suit la
respiration du texte,
se calquant sur l'évocation de cette danse de la lumière et de l'eau.
Le
poème est un écho, prolongement imaginaire de Midis sans ombre,
dans sa
thématique maritime, lumineuse et amoureuse comme dans ses implications
symboliques, mais l'écriture, moins
fluide, est plus ponctuée de blancs, silences dont je ménage la
résonance en
l'imaginaire du lecteur comme je les ai écouté résonner en moi : une
marque de
la distance temporelle, du jeu entre les strates de la mémoire et l'expérience présente.
Même si j'ai écrit ce
texte comme si j'étais en train de vivre la scène, dans sa globalité,
son
immédiateté - au présent de l'indicatif - alors qu'il procède aussi
d'expériences éloignées dans le temps. Ou le poème comme échappatoire à
l'écoulement temporel ; poème lieu magique où se concentre, en son
éclair, un
absolu d'éternité.
C'est aussi la
ferveur de cette extase que j'ai tenté d'y faire affleurer.
5 -
Pensez-vous que la poésie doive ou non obéir à des règles et pourquoi ?
(si
oui, lesquelles?). Dans l'un ou l'autre cas, quel "plus" cela
apporte-t-il ?
Les
anciennes règles de versification, trop convenues, rebattues, imaginées
en un
temps aux données socioculturelles trop éloignées des nôtres, ne me
paraissent
plus propres à figurer telles quelles notre monde, son éclatement, son
inquiétude, ses doutes et perte de repères. Mais s'imposer des règles
d'écriture pour traduire cette réception du contemporain par le poète
reste
indispensable. Ce qui n'exclut nullement d'ailleurs de faire appel ici
ou là,
ponctuellement, si le projet d'écriture le nécessite, à telle ou telle
ancienne
contrainte poétique (pourquoi pas celle du sonnet, de la rime ou de
l'alexandrin,
à condition d'en renouveler l'usage pour l'adapter au propos), qui
prendra
ainsi, par le contraste provoqué, une plus forte portée stylistique et
charge
poétique.
Reste
l'exigence d'un important travail d'écriture : la langue, par son long
et
commun usage inattentif, machinal, conventionnel, prend la transparence
et
l'inconsistance de ses clichés vides. Sans aller bien sûr jusqu'à
l'opacité de
l'idiolecte (la langue du poème doit rester translucide pour que la
communication demeure possible) il faut travailler à dépolir les
habitudes
lexicales et syntaxiques, à redonner à la langue du rugueux, de la
résistance,
pour laisser aux mots et au monde le temps d'ajuster une plus
authentique
accointance.
Cela
implique bien sûr de proscrire complaisance et bavardage, et de forger
une
langue aussi impitoyable que le regard, l'émerveillement, le
questionnement de
l'enfant, interrogeant le monde qu'il découvre.
En
tension maximale, au besoin jusqu'à rupture de la syntaxe, la poésie du
monde
où nous vivons jongle parfois avec des couteaux, avale des sabres,
danse sur le
fil d'un rasoir !
6 -
/
Quelles sont selon vous, et par ordre d'importance, les différentes
missions de
la poésie ?
Si l'on
évacue du terme mission sa connotation de transcendance, trop
problématique, on
peut toutefois estimer que la poésie permet à ceux qui la pratiquent, par la lecture ou
l'écriture, de "
vivre mieux et plus loin ".
Le
langage - dans son incarnation spatio-temporelle en telle ou telle
langue -
constitue en effet le
phénomène humain
le plus fascinant, celui qui fonde justement l'homme dans son humanité,
et lui
permet de dire / concevoir avec une remarquable plasticité son rapport
au
monde, aux autres, à l'existence et à lui-même. La poésie, dont le
matériau et
le souci essentiels sont la langue même, est une manière d'explorer les
potentialités du langage ; expérience et exercice de liberté dans et
par la
langue, la poésie offre, lors de chaque
véritable expérience poétique une nouvelle ouverture
sur notre humaine condition.
/ La
poésie est-ce pour vous : une ascèse, un jeu, une nécessité, une
fonction
sociale, une forme d'engagement politique, un témoignage spirituel ?
(vous
pouvez évidemment choisir plusieurs options ou même en introduire
d'autres
pourvu que vous développiez pour chacune votre pensée).
Ascèse
? Bien plutôt poésie jouissance. Profonde jouissance de
la lecture et surtout de l'écriture
poétique. Et pourtant, quelle obstination forcenée, quel travail
patient, quel
approfondissement sans fin, la pratique poétique ne nécessite-t-elle
pas ! La
vie et le sang du poète - oblation ascétique en fin de compte ? Mais
l'ascèse
ne procure-t-elle pas finalement une extatique jouissance à
l'anachorète ?
Poésie
jeu ? Oui, mais alors le grand ; avec enjeu de vie et mort.
Poésie
nécessité ? Et plus encore ! Écrire,
lire de la Poésie : ma manière à moi d'être au monde. " Habiter en
poète
"... Mais je souhaiterais que la poésie paraisse telle à davantage de
mes
contemporains.
Poésie
fonction sociale ? Si peu en apparence, ou alors en creux !... Et puis,
l'écriture requiert beaucoup de solitude ; loin du bruit et de la
fureur.
Cependant, la voix poétique porte témoignage d'un être (le poète), donc
de son
insertion (ou non-insertion) dans une société donnée. Et puis - parce
que c'est
ce qu'elle représente à mes yeux de poète -
j'ai bien envie de répondre que la poésie exerce en
réalité une immense
fonction de libération, d'ouverture, de rêve, et en même temps
d'approfondissement
des potentialités du langage, de celles de l'imaginaire voire de la
pensée.
En ce
qui concerne engagement politique ou témoignage spirituel, la poésie
gagnant à
prendre en compte la plus grande part sinon la totalité de l'expérience
humaine, elle en fait bien sûr son miel, si ce sont territoires
familiers au
poète. Plus ces territoires sont nombreux, plus riche sera l'œuvre :
une
polyphonie.
7 -
Selon vous la poésie peut-elle "s'enseigner" à l'école et selon
quelles modalités?
S'enseigner,
je ne sais pas. On peut (et on doit, lorsqu'on veut étudier honnêtement les poèmes)
enseigner des
rudiments de rhétorique, versification, prosodie, l'histoire des formes
et
mouvements littéraires,
en particulier poétiques,
les techniques d'analyse littéraire elles aussi plus spécifiquement
poétiques.
C'est beaucoup. Mais si ces connaissances garantissent la bonne note au
bac de
français, elles n'augurent en rien de la posture de l'élève à l'égard
du fait
poétique. Ce qui compte, c'est de parvenir à susciter son désir de
poésie,
l'attente, le besoin du poème pour nourrir et ouvrir son esprit à de
plus
larges espaces de l'humain. Il y aura alors passage de relais,
transmission,
par une étrange alchimie trinitaire : l'enfant (ou l'adolescent), le
passeur
enseignant et le poème objet / sujet de leur échange. Il faut à
l'enseignant
beaucoup de ferveur et d'enthousiasme à l'égard du texte étudié,
beaucoup
d'empathie avec son auditoire, et un certain talent de comédien. On ne
gagnera
pas la classe entière à la poésie, mais une dizaine peut-être, au
mieux, sur
les trente, sentiront s'ouvrir à eux, dans " l'attention créatrice "
de la lecture, la
grande habitation
poétique du monde.
8 -
Quel art vous semble le plus "frère" de la poésie et pourquoi ?
La
musique suppose, comme la poésie, une écoute s'exerçant dans le
déroulement
temporel (la lecture d'un poème comme l'exécution d'une œuvre musicale
prend un
certain temps), et elles procèdent toutes deux d'une mise en œuvre de
rythmes
et sonorités. Mais qui dit art " frère " ne dit pas nécessairement
fraternisation possible. Les arts plastiques, dont les matériaux
diffèrent
davantage du matériau linguistique de la poésie, me semblent plus aptes
à
engager avec elle un dialogue potentiellement riche. Ceci dit, la
poésie
entretient pourtant une indiscutable connivence avec les arts
plastiques par
tout son travail de spatialisation du texte : mise en page, utilisation
des
blancs, variation des types et grosseurs de caractères - et de manière
encore
plus exemplaire dans l'art mixte du calligramme...
9 -
/
Comment vous définissez-vous en tant que poète ? (à quel grand courant
de
poésie avez-vous l'impression de vous rattacher ? ou, au contraire,
avez-vous
l'impression d'être un "électron libre"et en quoi ?)
Préoccupation
existentielle et questionnement poétique représentent des axes de
recherche
d'écriture aussi fondamentaux qu'indissociables. La musique du texte, qui résulte de
l'agencement des sonorités et
du rythme, n'est que le souffle, la respiration de ces cheminements qui
se
croisent et s'interpénètrent.
Si je
me considère comme poète lyrique, mon écriture relève de ce qu'on peut
appeler
" néo-lyrisme " : sans effusion ni épanchement du moi, sans
concession aux lamentations élégiaques, mais dans la densité, et la
tension
souvent entre la ferveur d'un très obstiné " sentiment de la merveille
" et une ironique déréliction face à la crise ontologique
contemporaine,
aux vacillements et incertitudes du Sens. Tension entre le flux lyrique
et
un vertige de
silence. Mais tension
aussi entre deux nécessités aussi prégnantes, celle de dire la
modernité et
celle d'échapper à ce que cette dernière comporte de mortifère.
/
Pensez-vous qu'il existe des "modes" poétiques. Si oui, les
trouvez-vous aliénantes ? Pourquoi ?
Sans
doute, mais des modes actuellement si nombreuses, si polymorphes, si
éclatées !
Une chance de choix et liberté finalement. Il m'arrive de trouver en
telle ou
telle un ou plusieurs éléments qui prêtent à réflexion, voire à
création. Rien
d'aliénant en tout cas. Intéressant, interpellant, riche d'enseignement
et
recherche, parfois amusant voire irritant ou grotesquement caricatural,
mais
tout fait sens dans ces modes qui sont peut-être en fait davantage
autant de
modalités poétiques. Le seul danger : que les tenants d'une de ces
modalités,
devenus décideurs, s'érigent en législateurs poétiques autocrates auto
promus,
avec à la clé les questions de pouvoir, préséance, politique, argent,
exclusion
et autres excommunications, qui secouent le charmant panier de crabes et nœud de vipères du
grand milieu
éditorial... Cela
n'empêche pas les
poètes d'écrire ce qu'ils ont envie d'écrire.
Comme la constellation éditoriale actuelle est elle
aussi très éclatée, voire
atomisée, ils parviendront bien à trouver, si leur travail est de
qualité,
quelque courageux petit éditeur de poésie
qui, en phase avec leur type d'écriture, saura leur
donner une chance.
Quant à
moi, gardant mes distances vis-à-vis des écoles, chapelles, mouvements
et
autres agrégats poético-littéraires, je tente, en solitaire, de tracer
une
voie, trouver ma voix,
pour faire
entendre à ceux qui le souhaitent par la petite musique du poème une approche (je n'ose pas
dire une pensée)
de l'homme, du monde et de la poésie.
10 -
Quel poète ou quel événement ont déclenché en vous le "feu sacré" de
l'écriture poétique ?
Curieusement,
c'est la prose d'un grand poète, Edgar Poe, qui m'a donné un premier
vrai
bouleversement poétique. J'avais 9 ans, c'était pendant les grandes
vacances et
j'avais découvert Les
Aventures d'Arthur Gordon Pym parmi les livres de mes
parents, où, pendant qu'ils étaient au travail et que ma grand-mère
cousait ou
cuisinait à côté, je puisais ce que je voulais : les illustrations de
la
vieille édition fatiguée avaient attiré ma curiosité. D'une famille où
les
marins étaient nombreux du côté paternel, je rêvais de voyages
lointains, de
bateaux, d'explorations, d'aventure. Je n'ai bien sûr pas tout compris
de ce
livre, mais qu'importe ! La poésie venait de s'emparer - définitivement
- de
moi. Il ne s'agissait plus de chansons ou de belles phrases
harmonieuses, mais
d'un enjeu que je sentais vital, étrange, mystérieux - et total. Je ne
l'ai pas
compris non plus sur le coup : poésie et vers me semblaient encore tout
un.
C'est
la découverte d'Apollinaire en classe de 4ème, puis son
approfondissement en
seconde, avec le même professeur, une passionnée de ce poète, qui a su
nous
faire sentir la modernité, la liberté et en même temps la très savante
technicité de l'auteur d'Alcools.
Je n'ai pas osé alors me mettre à écrire de
poèmes, je me sentais si petite, si ignorante à côté de ces grands que
j'admirais, mais quelques années plus tard, après avoir beaucoup lu,
pas mal
écrit aussi, en prose, et lorsque les expériences de vie m'ont
submergée de
cette surabondance qui requiert de poésie, enfin j'ai osé. En cachette,
parce
que je me doutais bien que ces textes, proférés dans l'émotion
violente,
étaient imparfaits. Mais j'ai eu la chance, à vingt et un ans, lors
d'un stage
de journalisme, que les rédacteurs avec qui je travaillais finissent
par me
faire avouer que je n'écrivais pas que des chroniques judiciaires et
cinématographiques ! Ils ont été les premiers à me lire et ont eu
l'indulgence
de trouver cela bon quand c'était en réalité très immature ; manquant
de la
tenue et de la fermeté qui donnent plus de force à un texte, oscillant
entre
violence débridée et sentimentalité exacerbée, le plus souvent
exprimées dans
une versification maladroitement romantique. J'ai déchiré et jeté à la
poubelle
tous ces premiers essais par la suite.
11 -
/
Si
quelqu'un n'avait jamais entendu parler de poésie et vous demande de la
lui
définir, que diriez-vous ?
Dans
définir s'entend trop l'exhaustivité de
finir. Je ne pourrais donc définir la poésie, si
riche, si diverse à
travers les époques - et si protéiforme en la nôtre : je sais seulement
que cet
art du langage, première forme littéraire de l'humanité, existe
toujours, que
je la rencontre et la côtoie ; pas seulement dans les poèmes mais
également
parfois dans certaines proses, certains romans, certaines pièces de
théâtre,
certains films, voire en certaines œuvres photographiques : en tant que
catégorie esthétique elle excède aussi ce qu'il est convenu d'appeler
le genre
littéraire poésie.
Mais
puisqu'il faut cependant tenter d'en approcher la notion, disons que,
point de
rencontre entre monde et langage, elle pourrait être à la fois l'arène
où ils
sont aux prises et le lit où ils font l'amour. Je la vois la vis quant à moi comme le "
monde dans un
grain de sable " de William Blake - un éclair porteur d'éternité !
/ Que
répondez-vous à ceux qui disent que la poésie ne les touche pas, qu'ils
n'en
comprennent ni le sens ni l'utilité, etc. ?
Rien.
Rien du tout à des adultes. Ils sont libres. Libres de
préférer un Mac Do à la grande cuisine, le
Coca à un bon Bourgogne, une
téléréalité
à un film de Bergman, la pornographie à l'amour.
Tant pis pour eux !
Martine
Morillon-Carreau, (Saraswati n° 10)

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